Ils et elles donnent chair à l’engagement

Sur cette page, je vous présente celles et ceux avec qui je partage mon quotidien, que ce soit au CNLE ou dans mes autres engagements. Je trouve important – et même enrichissant – de mettre en lumière celles et ceux qui jalonnent mes journées et nourrissent mon action.

 

Paroisse

Père François Richer : curé (et vicaire général), patron et pasteur pour de bon

Autant dire que ça n’avait pas franchement bien commencé, entre lui et moi.

Juin dernier. Conseil pastoral. Ambiance feutrée mais tendue, comme un conseil d’administration sans café. Le nouveau curé, Père François Richer, faisait son entrée. Un nom de famille déjà prometteur — « Richer » — qui laissait présager un homme de ressources… ou un bon gestionnaire. Spoiler : il n’est ni banquier, ni directeur de PME. Mais vicaire général du diocèse. Oui, rien que ça.

Ce jour-là, il avait ce regard droit, presque militaire, et une parole tranchante. Et là, sans même une introduction en douceur, il nous balance :

« La paroisse n’est pas ma priorité. Ma priorité, c’est l’évêque. »

Voilà.
Il ne manquait plus que le générique de fin.
Je me suis tourné vers mon voisin de table et j’ai murmuré :
« Eh ben dis donc, on va bien rigoler. »

Premier contact : frictions douces

Faut dire que je venais d’un monde où le curé était hyperactif, omniprésent, presque trop. Là, changement d’ambiance : on passait du couteau suisse au chef d’orchestre absent pour cause de tournée internationale. Parce qu’en plus de la paroisse, notre François est aussi vicaire général. Le mec cumule. Et pas les RTT.

Alors oui, j’ai eu peur.
Peur de me retrouver tout seul avec ma mission, sans capitaine à bord.
Et puis, il y a eu ce fameux premier dimanche, une semaine avant sa prise de fonction officielle. On attendait Saint Maurice, notre héros local, fierté d’Angers. Et là, il commence à nous parler… de Saint Maurille.
Je l’ai regardé. J’ai regardé le ciel. Et j’ai soupiré :

« On est mal barré. Même les saints s’embrouillent, maintenant. »

Mais il y eut l’homélie…

Et là, retournement de situation digne d’un bon épisode de série : il prend la parole, commence son homélie… et je me tais. Oui, moi. Je me tais.

Parce que ce jour-là, il a parlé d’accueil, d’ouverture, de migrants, de fenêtres à ouvrir quand les portes se ferment. Et surtout, il a dit cette phrase, que j’ai encore gravée quelque part entre le cœur et le foie :

« Si les portes sont fermées, alors ouvrez les fenêtres. »

Bim. Touché.
À ce moment précis, j’ai pensé :
« Bon, ok. Cet homme-là, il a peut-être une idée de ce qu’il fait. »

Rencontre au sommet… de l’humanité

Peu après, il a voulu me rencontrer. Oui, moi. Moi, simple soldat de la Diaconie. Une heure d’échange. Une vraie rencontre. De celles où tu sens que l’autre t’écoute pour de vrai, pas juste pour cocher une case « dialogue pastoral ».

On a parlé de tout, de la mission, des galères, de ce qu’on voulait faire vivre.
Et bien sûr, du fameux dimanche d’accueil pour les personnes migrantes et sans abri. Et là, miracle en direct : ses yeux se sont illuminés comme une crèche bien montée. À ce moment-là, j’ai su :
« Le budget ? Ça va le faire. »

Un trio improbable mais explosif

Il n’est pas venu seul, notre François. Dans ses bagages : Marie-Pierre, LEM, assistante paroissiale et cerveau droit de l’opération. Elle, c’est l’organisation incarnée. Lui, c’est l’intuition. Et moi ? Je suis le créatif un peu borderline — le type qui gère le compte Instagram de la paroisse, conçoit les visuels, les flyers, les affiches, bref, tout ce qui se partage, s’imprime ou se projette.

Ensemble, on forme ce que j’appelle affectueusement le trio infernal. Mais infernal version « équipe de Koh-Lanta en soutane », hein. Pas diabolique non plus.

Et dans ce trio, il faut bien le dire : François, c’est le patron. Pas dans le sens autoritaire du terme, mais parce que c’est lui qui donne l’impulsion, l’orientation, et souvent… l’idée qu’on n’avait pas vue venir. Patron spirituel, oui, mais aussi meneur de terrain, toujours là pour nous aider à viser plus loin, plus juste, plus fraternel.

De l’évangile aux stories

Je me souviens encore du moment où tout a commencé :

— « Tu crois qu’on pourrait faire un Insta pour la paroisse ? »
— (François, impassible) « Oui. Vas-y. »
Feu d’artifice dans ma tête.

Avec Marie-Pierre, on a sauté sur l’idée comme deux collégiens en sortie scolaire. Les idées fusaient de partout — elle et François n’en manquent jamais, parfois même un peu trop (surtout quand il est tard et qu’on est censés ranger les chaises…). Très vite, le carnet de bord s’est rempli de concepts de vidéos, de visuels, de slogans plus ou moins inspirés.

Et qui s’y colle pour tout produire, monter, créer, publier ?
C’est bibi.
Parce que dans le trio infernal, chacun a son rôle. Et comme François et Marie-Pierre sont déjà noyés sous les réunions, les sacrements, les mails, les urgences et les mille autres trucs invisibles, ils n’ont pas franchement le choix : ils me délèguent.

Alors oui, c’est moi qui bricole les vidéos, fignole les visuels, conçois les flyers et les affiches. De l’Avent à la Semaine Sainte, en passant par les événements paroissiaux à venir, tout y passe. Parce que dans notre trio, on a beau partager l’inspiration… la souris et le logiciel, c’est pour ma pomme.

Mais bon, quand c’est pour faire vivre la paroisse et semer un peu de foi joyeuse, même les heures passées sur Canva ont un goût d’évangile.

Un curé, un cœur

Mais François, c’est aussi celui qui veille. Celui qui sent quand tu fatigues. Celui qui, entre deux tournages vidéo, te propose de prier un « Je vous salue Marie » face à la statue de la Vierge, comme ça, l’air de rien. Et là, sans bruit, il t’offre une pause, un souffle, une lumière.

Alors oui, à 70 ans, François Richer incarne une Église qu’on pensait parfois perdue :
celle qui accueille au lieu d’exclure,
celle qui écoute au lieu d’imposer,
celle qui aime au lieu de juger.

Et ça, franchement, ça n’a pas de prix.

CNLE

Jean-Claude Barbier, la providence en chemise à carreaux

Lettre d’amitié et d’admiration à un vieux sociologue que je ne comprenais pas toujours, mais que j’ai appris à aimer profondément.

Il y a de ces rencontres improbables qui ne peuvent avoir lieu que dans des endroits tout aussi improbables. Le CNLE, ce Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, est de ceux-là. Je m’y suis retrouvé un peu comme un gamin de 41 ans invité à une conférence de l’Académie française : flatté, intimidé, persuadé que quelqu’un allait me demander ce que je faisais là.

Et puis, un jour, à une table de réunion, j’ai croisé Jean-Claude Barbier.

Jean-Claude, c’est une légende discrète. Un monument en chaussons. Né en 1945, il est directeur de recherche émérite au CNRS, membre du Centre d’économie de la Sorbonne, passé par HEC dans les années 1960 (oui, HEC !), diplômé de Sciences Po Paris, docteur en sociologie, et spécialiste reconnu des politiques sociales en Europe. Il a enseigné, publié, débattu, comparé, théorisé, beaucoup voyagé et surtout : beaucoup réfléchi.

Je n’aurais jamais imaginé, en débarquant au CNLE, que ce monsieur-là allait me faire découvrir la sociologie comme on découvre un roman qu’on croyait chiant mais qui vous bouleverse à la troisième page.

Disons-le franchement : nos débuts ont été… contrastés. Non pas qu’il m’ait snobé, méprisé ou ignoré. Bien au contraire. C’est moi, sans doute, qui ai projeté sur lui toute mon insécurité. Il parlait « processus des politiques sociales », « typologies de régimes d’assistance », « performances discursives des acteurs publics »… et moi je cherchais la sortie de secours la plus proche. Ou au moins, un dictionnaire.

Et puis il y a eu la cafétéria. Ce lieu de grâce républicaine où les plateaux glissent et les postures tombent. Jean-Claude s’y est assis à côté de moi, un jour, et m’a dit :

« Tu sais, ce que j’ai dit tout à l’heure, ce n’est pas compliqué. Ce que je veux dire, c’est que quand les institutions parlent des pauvres, elles ne leur parlent pas. »

Et là, soudainement, j’ai compris. Et surtout, j’ai compris que Jean-Claude voulait que je comprenne. Pas pour me dominer ou m’enseigner de haut, mais parce qu’il a ce souci rare de la transmission, du partage du savoir, du lien entre les mondes.

Nous ne partageons ni les mêmes convictions politiques, ni les mêmes convictions religieuses. Et c’est tant mieux. Ce que nous avons en commun est bien plus profond : ce désir sincère de rendre visibles les invisibles. Ce souci des gens qu’on n’écoute pas, qu’on relègue, qu’on classe en annexe des rapports publics.

Et puis il y a son humour. Très british. Très CNRS. Il a cette façon unique de balancer un sarcasme avec le sérieux d’un rapport de l’INSEE. J’ai mis du temps à comprendre qu’il rigolait. Maintenant, je ris souvent avant lui.

Aujourd’hui, Jean-Claude est au soir de sa carrière professionnelle — pas de sa vie, car cet homme est d’une vitalité intellectuelle redoutable. Et dans cette fin de parcours, il ne se repose pas : il pèse de tout son poids, de toute sa légitimité, pour que les oubliés ne le restent pas.

Cela ne lui plaira peut-être pas que je dise cela, mais je le dis quand même : je crois que c’est la providence qui l’a mis sur mon chemin. Grâce à lui, j’ai lu des choses que je n’aurais jamais ouvertes. Il m’a parlé de concepts, de politiques, de gens, avec la tendresse d’un passeur de savoirs.

Et un jour, au téléphone, on a même parlé de Blaise Pascal. Bon… j’ai déjà oublié ce qu’il m’a dit exactement. Mais pas le ton. Ni la générosité de l’échange.

Alors voilà, cher Jean-Claude, je te remercie. Pour ton exigence, ta patience, ta manière de rendre simple ce qui est complexe. Pour ton amitié, aussi. Quel honneur. Quelle chance.

Et à la prochaine réunion du CNLE : le café est pour moi.